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[Dans le rétro] Technique, moralité et normativité de la vie humaine

In Dans le rétro, Uncategorized on octobre 16, 2011 at 9:47

Ce billet constitue d’une certaine façon le prolongement de la réflexion déjà entamée ici.

Si Hans Jonas s’inquiète des conséquences de nos actions présentes à travers sa théorisation du « principe responsabilité », c’est qu’il a particulièrement en tête tout ce que la génétique de la fin des années 1970 traine comme dérives latentes avec elle. Non seulement la compréhension du génome humain a fait plusieurs bonds en avant, mais déjà l’homme est en capacité technique d’agir sur celui-ci et de le modifier partiellement.

En prenant l’exemple du clonage reproductif déjà entrevu à cette période : comment expliquer alors que la frustration de parents puisse justifier l’imposition d’un mode de vie « contraignant » pour leur progéniture?  C’est ainsi que Jonas revendique son attachement aux principes humanistes de notre temps qui nous déterminent et fondent une liberté de type kantienne, en s’effrayant des dévastes identitaires que pourraient produire l’application des sciences à des fins  d’« amélioration » de l’homme. Pourtant, pour ce qui est des manipulations génétiques dont les conséquences à l’heure actuelle sont encore loin d’être complètement comprises, la moralité kantienne paraît être un concept difficilement applicable. Cette remarque nous renvoie alors à nous questionner sur les types de comportements aujourd’hui acceptables dans nos sociétés pour la reproduction de notre espèce.

On le sait, la moralité évolue en fonction des mentalités, des mœurs, et peut-être que les remarques d’un jour de Hans Jonas ne seront plus pertinentes le lendemain. Prenons par exemple la question de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Cette pratique bien qu’encore moralement fort éprouvante s’est de nos jours amplement « normalisée » dans la société française. Kant peut même d’une certaine manière justifier l’IVG : dans le cas d’une conception qui n’était mûrement réfléchie ou voire même forcée, il peut s’avérer comme relevant d’une liberté fondamentale le droit de disposer de son corps et de ne pas faire subir à une progéniture potentielle les conséquences d’une parentalité qui n’est pas prête. Plus tard, Luc Boltanski reconnaîtra dans la légalisation de l’avortement au sein des sociétés contemporaines, la marque d’une dualité du fœtus[1]. La société pétrie à son insu d’une « grammaire de l’engendrement » ferait ainsi la distinction entre le fœtus « tumoral » qui ne serait qu’un amas de cellules sans objet et dont l’avortement pourrait libérer la femme qui le porte, et le fœtus « authentique » qui est déjà inséré dans un projet parental de long terme qui le fera devenir être de parole et pour lequel un avortement semble illégitime.

Il faut ainsi rappeler que le droit d’avorter, donc d’effectuer en quelque sorte un eugénisme négatif, ne fut de tous temps garanti en France. Encore sous la Seconde Guerre mondiale, « la faiseuse d’anges », Marie-Louise Giraud, connue pour ces cas d’avortement (notamment de femmes françaises violées par des officiers allemands pendant l’Occupation), s’est faite guillotiner pour ce « crime ». De nos jours, la législation mondiale est loin d’être de même unifiée sur ce sujet. Par exemple, la Corée du Sud vient de passer une loi en 2010 qui autorise l’avortement en cas de viol ou d’inceste. Faut-il parler pour autant d’un « retard » flagrant de la législation coréenne par rapport aux pays occidentaux?

On se rend ainsi compte à ce stade du raisonnement, que pour bien encadrer les dérives eugéniques pouvant résulter de l’application d’une technique médicale, il faut préalablement effectuer un travail de réflexion sur les limites que l’on veut donner à l’inaliénabilité de la vie. Sans cet effort de détermination, le débat sur la propension « eugénisante » de telle ou telle technique sera fatalement un échec car partira sur des définitions non concomitantes. Pourtant, comment définir dans notre morale collective des points de départ et de fin d’une vie qui serait à partir de là intouchable, sacrée, alors que les avancées de la technique déconstruisent toujours plus en profondeur notre jugement sur la formation de la vie ?


[1] Luc Boltanski, La condition fœtale, 2004.


Dans le rétro : Francis Galton et l’eugénisme.

In Dans le rétro on juillet 10, 2011 at 11:14

Représentation utilisée lors de la Deuxième conférence internationale sur l'eugénisme de 1921.

Bonjour à tous !

La fin de l’examen du projet de loi bioéthique m’a permis de faire une pause dans cette forte actualité française pour la bioéthique, laquelle a pas mal été commentée (critiquée) par les médias spécialisés à l’étranger. Changeons alors un peu d’horizon, mais pas trop non plus en parlant d’eugénisme. Tandis que pendant la révision des lois de bioéthique, le terme fut plus d’une fois avancé dans les débats, par le lobby chrétien par exemple qui craignait les conséquences d’une systématisation des DPN-DPI, j’ai pensé qu’il était utile de refaire un modeste point historique sur l’apparition de la notion.

On reconnaît la paternité de l’eugénisme dans sa terminologie actuelle au Britannique Francis Galton (1822-1911), cousin de Charles Darwin. C’est en effet dans un de ses écrits de 1883 (Inquiries into Human Faculty and its Development) qu’il utilise pour la première ce terme d ‘ « eugénisme » qui signifie étymologiquement « bien naître ». Galton, saisi par la théorie évolutionniste de son cousin, en sortit convaincu que l’homme devait continuer la sélection naturelle par l’utilisation du savoir scientifique. Il était convaincu que les grands hommes se formaient de manière héréditaire, et que si la Grande Bretagne voulait renforcer son statut de puissance hégémonique du XIXe siècle, elle aurait besoin d’élargir la base de cette engeance. Réinterprétant à la lettre les propos hygiénistes de Cabanis, il décide de sélectionner des lignées d’êtres humains remarquables à la manière de la sélection animale. Pour ce faire, aidé de certains de ses collègues scientifiques comme Pearson, il procédera à des études physio-psychologiques afin de classifier typologiquement les êtres humains. Il fonde pour ce faire une école de biométrie qui consiste à effectuer le plus de tests possible, à prendre toutes sortes de mesures sur des sujets, afin de faire ressortir les déterminants systématiques de l’intelligence, de la santé, etc. Il mit d’ailleurs à ce moment là au point le procédé de « photographie composite » qui consistait en une juxtaposition de photographies de personnes partageant un trait commun afin de constituer in fine un portrait type. Ce progrès technique devant constituer selon lui la clef de reconnaissance de l’élite future de la Grande Bretagne, cette prouesse technique servira de base un siècle plus tard environ à un tout autre type de progrès, le progrès sécuritaire. En effet, l’idée de la photographie composite est ainsi reprise de nos jours dans les logiciels permettant de générer des portraits-robots ainsi que dans les logiciels de reconnaissance faciale.

Au final, le progrès eugéniste pousse à un extrême les théories prométhéenne, hygiéniste, nationaliste. Pour pérenniser voire approfondir la puissance britannique, il lui sembla nécessaire que le scientifique applique des techniques quantitative et qualitative sur le vivant pour repérer plus efficacement les talents futurs. Il préconise de même des mariages sélectifs, afin d’homogénéiser la transmission héréditaire de gènes entre familles d’élites sociales, processus qu’il nomme « virologie ». C’est le règne de l’utilitarisme social sans scrupule, ayant pour noyau dur la priorité de former plus d’élites, pas vraiment par l’éducation comme ce fut le cas avec les idéaux républicains français, mais par la sélection génétique. Mourant en 1911, il ne systématisera toutefois jusqu’au bout ses plans pour la nation britannique. Pourtant, dès l’année suivante une société ethnographique de Munich reprendra ses travaux comme base de réflexion à la reconnaissance d’une race aryenne. Cette société deviendra l’Ordre de Thulé et servira de même quant à elle de base d’inspiration directe aux théories aryennes développées au cours du IIIe Reich, ère de déploiement de logiques eugéniques dévastatrices.

Dans le rétro : Robocop humilié par Léon Trotski.

In Dans le rétro on mars 28, 2011 at 10:05


Vous connaissez certainement les théorisations communistes du révolutionnaire russe Léon Trotski, fondateur de l’Armée rouge. Des titres d’ouvrages aussi militants que La Révolution permanente ou encore La Révolution trahie ne vous laissent pas indifférents. Mais peut-être n’aviez-vous jamais entendu parler du trotskisme dans sa glorification d’un homme communiste du futur technicisé à l’extrême ?

L’idéologie technicienne trotskiste, d’héritage prométhéen, a dans un premier temps pour conception du progrès de l’homme la maîtrise toujours plus grande de sa nature grâce à sa volonté et son imagination. Sa raison ne doit connaître de limites. Par elle, il doit se montrer en mesure de réaliser des travaux herculéens et de haute précision technique pour faire plier son environnement à ses besoins.

Dans Littérature et Révolution de 1924, Léon Trotski décrit de façon un brin lyrique ses fantasmes les plus fous à l’égard de l’humanité future, capable d’explorer extensivement ses aptitudes par l’aide de la machine:

« L’homme socialiste maitrisera la nature entière, y compris ses faisans et ses esturgeons, au moyen de la machine. Il désignera les lieux où les montagnes doivent être abattues, changera le cours des rivières et emprisonnera les océans.[…] La besogne fastidieuse de nourrir et d’élever les enfants sera ôtée à la famille par l’initiative sociale. La femme émergera enfin de son semi-esclavage. »

Comme ces lignes le font transparaître, L. Trotski comprend bien qu’une réforme complète de la nature de l’homme entraîne une remise en cause profonde des structures sociales auxquelles celui-ci s’est habitué. Par la technicisation de l’homme, ce dernier pourra aussi s’affranchir des inégalités sociales. Troski, en proposant aux familles de déléguer à l’initiative sociale le soin d’élever leurs enfants à leur place, veut par là-même mettre fin à une des structures sociales clefs pour pérenniser les inégalités entre hommes. Élevés d’une manière égale par la communauté, ces enfants pourront bénéficier d’une éducation et de moyens égaux pour se développer. La femme ayant encore dans la première moitié du XIXe siècle pour devoir familial de s’occuper des enfants, cette prise en charge effectuée par la communauté permettra par conséquent de l’affranchir. Par la mise en valeur des biens de l’environnement à l’aide de la machine et leur mise à disposition commune effectuée par la collectivité, l’utopie de l’égalisation véhiculée par le communisme se voit facilité par la technicisation de la société. Cette technique cherchée par l’homme ne s’applique pas seulement à sa faculté de pouvoir récolter des ressources et mieux les distribuer, mais permet de comprendre avec une meilleure acuité la nature de l’homme, ce que sa cognition présente ne lui autorise encore.

« L’homme s’efforcera de maitriser d’abord les processus semi-conscients, puis les processus inconscients de son organisme.[…] L’homo sapiens, maintenant figé, se traitera lui-même comme objet des méthodes les plus complexes de la sélection artificielle et des exercices psychologiques. Le genre humain n’aura pas cessé de ramper à quatre pattes devant Dieu, le Tsar et le Capital pour se soumettre ensuite humblement aux lois obscures de l’hérédité et d’une sélection sexuelle aveugle. […] Par là, il se haussera à un niveau plus élevé et créera un type biologique et social supérieur, un surhomme, si vous voulez. […]L’homme deviendra incommensurablement plus fort, plus sage et plus subtil; son corps deviendra plus harmonieux, ses mouvements mieux rythmés, sa voix plus mélodieuse. Les formes de la vie deviendront dynamiquement belles. L’homme moyen s’élèvera à la hauteur d’un Aristote, d’un Goethe, d’un Marx. Et sur cette crête, de nouveaux pics s’élèveront ».

Que l’homme devienne son propre dieu, tel est le but affiché par Trotski. Il confirme ouvertement à travers ces lignes son utopisme quant aux possibilités offertes par la technique à l’homme de demain. Faire de chacun de nous un Goethe, un « surhomme », telle est l’ambition affichée par Trotski. Grâce au développement de nouvelles sciences, l’homme sera en capacité de révéler les facteurs de son déterminisme, autant biologique qu’ontologique, pour l’orienter selon ses souhaits. Il sera tellement lucide qu’il ne pourra plus jamais tomber sous la tutelle d’un quelconque dieu ou maître. L’auteur ne révèle pas en revanche le sort qui sera réservé à son idéologie si les capacités cognitives de cette descendance magnifiée la considère comme obsolète et dogmatiquement asphyxiante.

Comme beaucoup d’autres auteurs ayant composé sur ces mêmes questions, Troski ne peux s’empêcher de reconnaître la pauvreté de ses prévisions pour l’homme du futur au vu de ses facultés intellectuelles du moment qui agissent encore comme un voile de compréhension. Plutôt que de fixer les moyens et les finalités précises qui soutiennent ce projet, ce descriptif très romancé de l’homme communiste de demain s’avère ne relever au final que d’éléments de propagande gravitant autour de son idéologie communiste de base et qui ne nécessitent de justification de sa part. Après tout, le XXe siècle ayant été bien incapable à concrétiser les rêves formulés par l’auteur, c’est à se demander si l’homme ne ferait pas exprès de procrastiner dans ce projet de se techniciser à tout prix.

Dans le rétro : des scientifiques à l’aide de la vie sexuelle des lapins

In Dans le rétro on décembre 2, 2010 at 11:14

Un sujet qui ne fut pas encore abordé et qui suscitera peut-être plus de réactions que d’habitude (surtout parmi les hommes) : l’utilisation des biotechnologies à des fins esthétiques. Cette note me fut inspirée par les travaux de l’Institut de médecine régénérative de l’université de Wake Forest (Caroline du Nord, Etats-Unis). En novembre 2009, l’équipe du docteur Anthony Atala publiait le bilan de ses recherches qui portaient à ce moment-là sur la meilleure manière de reconstruire les parties endommagées de…pénis de lapin! A la lumière de ce qui peut se faire fin 2010, son mode opératoire pouvait sembler un peu artisanal mais a su prouver son efficacité. Son équipe prenait des cellules Son équipe a tout d’abord mis en culture les cellules qui suivent les vaisseaux sanguins (cellules musculaires et cellules endothéliales), puis les ont placés sur un cadre de collagène ayant exactement la forme que le « corpus cavernosa » (structure première du pénis) du lapin. Après avoir plongé le tout dans un cocktail permettant la multiplication des cellules, puis mis en couveuse à température interne du lapin, il refixèrent l’ensemble sur le lapin handicapé. Or miracle, la greffe prit parfaitement. Les lapins qui furent opérés n’ont eu par la suite pour les chercheurs aucune difficulté érectile et ont même été jugés par ceux-là comme plus « portés sur la chose » que les lapins du groupe de contrôle.

Malgré tout l’amour que ces chercheurs pouvaient porter à ces animaux, ils avaient bien entendu à l’esprit par cette expérience des ambitions bien plus larges que libérer de malheureux lapins de leurs frustrations sexuelles. Alors oui, cette médecine générative trouverait sa cible pour réparer soit les malformations de naissance chez l’homme, soit les endommagements ultérieurs de tout ou une partie de la verge consécutifs à des maladies ou même des accidents : je n’ai pas les statistiques malheureusement mais vous pouvez bien vous douter que ces cas ne sont pas légions dans une population donnée. Cependant, parce que la science est en quelque sorte au service des sociétés, elle doit aussi en subir parfois ses sauts d’humeur. Ainsi, les premiers à avoir témoigner un intérêt réel à ces résultats furent des lobbies de chirurgie esthétique. Ceux-là mêmes qui constatent une inflation dans les cabinets des praticiens du nombre de consultations d’hommes complexés voulant se faire allonger la taille de leur signe de virilité par excellence, lorgnent toujours bien évidemment de l’œil de nouveaux moyens pour combler ces demandes de manière plus efficace et plus sécurisante. Principalement à cause de la technicité de la méthode, cette découverte n’est pas encore prête de tomber entre les mains des chirurgiens esthétiques pour l’instant, mais la question s’est posée clairement : faut-il orienter l’innovation biotechnologique pour des finalités d’ordre esthétique ?

Autant je ne suis pas totalement contre le fait que la recherche en biologie cellulaire puisse trouver dans sa sérendipité des fins esthétiques, autant je considère que financer la recherche en ayant explicitement ce but à l’esprit la fourvoie gravement. Or en l’occurrence, les chercheurs du cas étudié ont un peu joué à brouiller les pistes. A mon avis, si la recherche en biomédecine commençait à avoir purement des velléités de correction esthétique, elle manquerait à chaque fois sa cible. Soigner le corps de l’homme et dans le meilleur cas lui épargner sa vie sont des marqueurs clairs pour le chercheur du progrès auquel il contribue par son travail. Maintenant, parce que l’esthétisme a trait à la psychologie humaine, orienter les fruits de la recherche dans ce domaine ne fait selon moi que déplacer le problème pour le demandeur. De même dans la pratique, accepteriez-vous messieurs de vous faire disséquer vous voire rajouter une prothèse biologique dans la satisfaction illusoire de votre ego ? Rien n’est moins sûr dans l’état actuel des choses. Le réflexe d’appeler la science au secours en cas d’insatisfaction humaine ne doit pas être automatique, et je ne suis pas de ceux qui croient que les névroses sociales ont besoin de celle-ci pour se résorber.

Crédits image : PNAS

Dans le rétro – Les leçons de H.Jonas et J.Rostand

In Dans le rétro on novembre 20, 2010 at 11:14

Alors que dans les années 1970, le champ de la bio-médecine est en ébullition aux Etats-Unis et dans son pays natal, l’Allemagne, Hans Jonas pose « le Principe Responsabilité » (dans un livre du même nom de 1979). Il suppose que l’idéal baconien qui vise à orienter le savoir vers la domination de la nature et à utiliser cette domination pour l’amélioration du sort humain est, en raison même de son succès, porteur d’une « menace de malheur ». Le paradoxe repose dans le fait que le pouvoir sur la nature conféré à l’homme par le savoir finit par lui interdire toute « maîtrise de sa maîtrise ».

« Le paradoxe non entrevu par Bacon, consiste en ceci que sans doute il a conduit à quelque chose comme une ‘domination’ sur la nature (c’est-à-dire à son exploitation accrue) mais qu’en même temps il a conduit à la soumission la plus complète à lui-même. » Jonas définit alors l’éthique du futur comme « une éthique d’aujourd’hui qui se soucie de l’avenir et entend le protéger pour nos descendants des conséquences de son action présente ». On définit souvent l’éthique comme le respect de principes chers à notre temps, mais Jonas nous invite quant à lui à questionner chacun de nos choix en fonction de ses répercussions sur le monde de nos enfants. Si on prend l’exemple du clonage reproductif: comment expliquer que la frustration de parents puisse justifier l’imposition d’un mode de vie fortement aliénant pour leur « progéniture »?  C’est ainsi que selon moi Jonas revendique son attachement aux principes humanistes de notre temps qui nous déterminent et fondent une liberté de type kantienne, en s’effrayant des dévastes identitaires que pourraient produire l’application des sciences à « l’amélioration » de l’homme. La question reste alors de savoir pour Jonas à quel point la science nous permet-elle à la fois de satisfaire nos besoins pratiques et notre émancipation morale en garantissant au minimum ces mêmes conditions de vie pour les générations futures? Les limites du raisonnement de Jonas se révèlent alors dans l’absence de distance morale de notre monde actuel sur lui-même : qui sommes-nous après tout pour priver nos enfants de se construire une moralité aux antipodes de la nôtre ? C’est pourquoi pour moi, le principe fichtéen d’être indéterminé prévaut et que l’homme reste toujours conscient que la liberté qui en découle n’est servile que de sa volonté. Je voudrais ainsi rappeler les dires du biologiste et philosophe Jean Rostand très lucide sur ce sujet dans L’eugénique de 1953:

« Si l’humanité se trouvait aux mains d’un être supérieur qui n’en sût pas plus long qu’elle en fait de génétique, mais qui eût profit à la faire évoluer, elle ne tarderait pas à marquer de sensibles progrès. La question n’est donc pas aujourd’hui de savoir et de pouvoir; elle serait de vouloir et oser… »

Aujourd’hui les technologies qui permettent de faire sensiblement évoluer la condition humaine se trouvent déjà à notre disposition. Ce qui demeure encore et toujours inconnu, c’est bien la manière d’accorder les volontés particulières pour orienter l’humanité vers un avenir qui s’assume.